Au début de l’année, la communauté humanitaire au Niger sollicitait USD 354 millions pour venir en aide à environ  3 millions de personnes. Quelles sont vos impressions sur l’évolution de l’appel au dernier trimestre de l’année 2013 ?

Fodé Ndiaye : D’abord, il faudrait noter que le Niger est un pays où chaque année il y a plusieurs risques : la malnutrition reste un facteur de préoccupation, les mouvements de populations dus à des aspects sécuritaires au Mali ou au Nigeria, la récurrence des épidémies et des inondations. Il faut mettre tout cela en perspective pour comprendre la réponse de l’appel en appui aux efforts humanitaires du Gouvernement. Jusqu’à présent l’exécution de l’appel suit un cours normal et nous voudrions remercier les partenaires financiers qui nous ont permis de mobiliser environ 189 millions de dollars (ndlr : non inclus 50 millions $ US reporté de l’Appel de 2012 pour le secteur sécurité alimentaire), soit un peu plus d’un dollar sur deux requis pour répondre aux  besoins des populations vulnérables. Sur ce plan, les partenaires humanitaires, en coordination avec le Gouvernement et sous son leadership du point de vue orientation de la réponse, et les partenaires financiers ont permis de soulager une grande partie de la population dans le besoin. Il reste clair que certains secteurs, – si on ne tient pas compte des facteurs conjoncturels dont j’ai parlé tantôt –  restent sous financés :l’Eau hygiène et assainissement, l’Education et la Protection. Sur les autres secteurs même si nous sommes dans la bonne voie, il y a encore des efforts à faire.

Serez-vous à mesure de faire face à la situation humanitaire liée aux inondations, à la malnutrition ou à l’insécurité alimentaire avec les ressources mobilisées?

C’est clair que les ressources sont encore insuffisantes. Même si nous avons pu mettre l’accent sur des activités permettant de sauver directement des vies, nous avons encore besoin de ressources. C’est le moment de montrer aux partenaires financiers qu’il est important de contribuer davantage aux ressources requises pour mettre en œuvre les actions planifiées. Cela est d’autant plus important que non seulement il faut répondre aux urgences mais il faut au même moment construire le futur pour rendre les populations plus résilientes, moins vulnérables aux différents chocs et leur permettre d’avoir une vie qui soit plus cohérente avec les difficultés qu’elles rencontrent. Du reste les Nations Unies ont compris cela en allouant, dans le cadre du Fonds central pour les urgences humanitaires (ndlr : CERF), non seulement $1,5 million pour la réponse rapide aux épidémies, mais également environ  $8 millions pour les urgences sous financées. Le Niger fait partie des rares pays à être éligibles à ces ressources. Il est donc important que nous mobilisions dans les mois qui suivent les ressources additionnelles requises pour faire face à la situation qui a été rendue plus critique avec les inondations qui ont déjà affecté plus de 167 000 personnes et les épidémies qui peuvent en découler, l’afflux des populations qui arrivent suite aux problèmes au Nigeria, ainsi qu’avec le stock structurel de cas de malnutrition auquel il faut faire face.

Lors du lancement de l’appel 2013, vous insistiez sur le « renforcement de la résilience des populations vulnérables ». Est-ce qu’il y a eu des  progrès dans ce sens ? Ou comme vous le disiez, est-ce qu’il y a eu « diminution de la passerelle  entre l’humanitaire et le développement»?

Plusieurs initiatives sont entreprises pour la résilience au Niger. Le Gouvernement a un grand programme qu’ils appellent « 3N c.à.d. les Nigériens Nourrissent les Nigériens », et dans le plan de développement économique et social, il y a un pilier sur la résilience. L’Appel global (CAP) a aussi un pilier sur la résilience. Le Cadre d’assistance pour le développement des Nations Unies (UNDAF) a également un pilier sur la résilience. Mais à mon humble avis, le rythme de mise en œuvre mérite d’être renforcé pour que les communautés soient à même de mieux prévenir les chocs afin de pouvoir mieux les absorber et retourner rapidement à une vie assez normale. Dans ce cadre, pour nous,  la résilience comprendrait plusieurs facteurs : la prévention et la gestion des crises et catastrophes, la gestion environnementale, les filets sociaux, la restauration et le développement des moyens de subsistance, ainsi que la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Sur tous ces chantiers, des programmes sont en cours. Nous avons des initiatives en cours dans  les régions de Tillabéry et de Tahoua ; nous avons le développement des «communes de convergence»1 par certaines agences des Nations Unies ; etc. Ce qu’il faut maintenant, c’est mettre ces actions à l’échelle et les développer. Au plan global, depuis la visite au Niger en février 2012 de Mesdames Amos et Clark, respectivement Coordonnatrice des Secours d’Urgence des Nations Unies et Administratrice du PNUD, cette question de la résilience est mise en exergue au niveau de l’agenda du développement. Et plusieurs autres initiatives sont également en cours : le Political Champions2, le programme de résilience de l’USAID pour le Niger, le programme « AGIR3 » de l’Union Européenne, et la Stratégie Intégrée des Nations Unies pour le Sahel dont le troisième objectif concerne la résilience. Nous avons fait une cartographie de l’ensemble des actions et j’ai été étonné du nombre d’initiatives qui concourent à la résilience. Pour cela il nous faut une approche qui soit plus intégrée, plus synergique pour une mise en œuvre plus concrète au niveau des communautés et des institutions pour renforcer la résilience. Donc en bref, je pense que beaucoup d’initiatives sont en cours, beaucoup a été également fait, mais beaucoup reste encore à faire pour que cet objectif soit atteint.

Vous reconnaissez que beaucoup reste encore à faire et l’année 2014 pointe à l’horizon. Comment les humanitaires planifient-ils l’assistance aux populations vulnérables en appui aux efforts du Gouvernement?

Je pense qu’on peut mettre trois points sur ce plan. Premièrement, tous les aspects qui concourent à une meilleure coordination entre la planification stratégique du Gouvernement et la planification stratégique des autres acteurs tant humanitaires que de développement. Pour cela nous allons passer à une planification plus stratégique et pluriannuelle, en tablant sur un Appel global (CAP)de trois ans. En second lieu, en se basant sur l’analyse des vulnérabilités et sur des facteurs des conflits, voir avec les agences des Nations Unies et les autres acteurs comment converger nos efforts pour avoir des paquets d’interventions qui soient en synergie et en appui aux efforts du Gouvernement sur la base d’une demande, et en ayant comme point d’entrée les plans de développement communaux. C’est ce que nous appelons les « communes de convergence ». Il y a un travail en cours que nous espérons renforcer dans ce cadre. Troisièmement, c’est renforcer tous les aspects de plaidoyer et de mobilisation des ressources. Dans ce cadre, il y a eu une rencontre de haut niveau (Chief Executive Board) présidée par le Secrétaire Général des Nations Unies à laquelle a participé le président de la Banque Mondiale au cours de laquelle une réflexion a été menée pour appuyer le cadre d’accélération des OMD5 du Niger qui porte sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Et nous faisons donc un effort maintenant pour que toutes les initiatives : MAF, Political Champions, AGIR,  REACH5, SUN6, etc. arrivent ensemble, par un moyen ou un autre, à renforcer la résilience des communautés. Donc notre préparation est axée sur : (1) les aspects stratégiques avec la coordination et les outils de planification pluriannuelle ; (2)  la mise en œuvre conjointe des actions ; et (3) le plaidoyer et la mobilisation des ressources. Nous voulons, tous ensemble, avoir une action concertée et coordonnée pour appuyer les communautés à être plus résilientes et renforcer tous les efforts qui ont déjà été fournis dans le cadre de différentes initiatives.
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1. Communes de convergence : Une approche intégrée mettant en synergie les différents acteurs intervenant dans une même zone pour réduire la vulnérabilité des populations et assurer une continuité entre les interventions humanitaires et de développement.
2. Political Champions: Political Champions Group for Disaster Resilience
3. AGIR : alliance globale pour les initiatives de la résilience pour le Sahel
4. OMD : Objectifs du Millénaire pour le Développement
5. REACH: Renewal Effort Against Child Hunger
6. SUN: Scaling Up Nutrition